Faire front pour l’égalité de genre : Equal Measures 2030 à la CSW69
Face au retour de bâton toujours plus violent qui menace l’égalité de genre au niveau mondial, la Commission de la condition de la femme (CSW) reste un espace essentiel qui permet aux mouvements féministes de se rencontrer, de définir des stratégies et de réaffirmer leur engagement collectif à faire progresser la cause des femmes. La 69e session annuelle de la Commission de la condition de la femme (CSW69) coïncidait avec une date particulièrement importante, puisque nous célébrions les 30 ans de la déclaration de Beijing. Le moment était donc idéal pour réfléchir aux résultats obtenus tout en prenant acte du recul préoccupant des acquis remportés de haute lutte par les femmes et les filles.
Présente tout au long de l’événement grâce à la participation à la fois du secrétariat et des membres de notre coalition, l’organisation Equal Measures 2030 avait une mission claire : déplacer le curseur dans le domaine de l’égalité de genre en insistant sur le pouvoir transformateur des données sur le genre. Nous avons la conviction que lorsqu’elles sont mises à la disposition des défenseurs et défenseuses de l’égalité de genre, les données deviennent un puissant outil pour favoriser la redevabilité et amener des changements importants.
Et nous avons eu la joie de commencer notre CSW aux côtés de personnes qui partageaient ce point de vue. En préambule à la CSW, nous avons organisé un atelier avec la coalition iCount qui s’est fixé pour objectif de favoriser l’innovation dans le domaine des données et de renforcer la visibilité des groupes marginalisés dans les données mondiales sur le développement. Cet atelier a permis de définir des principes communs, des objectifs et des activités prioritaires pour les 18 prochains mois de la coalition. Par la suite, nous avons pu nous appuyer sur ces discussions au cours d’un événement parallèle iCount, lors duquel nous avons envisagé l’avenir des données inclusives et analysé la manière dont les mesures au niveau individuel peuvent amener plus d’équité. Chez Equal Measures 2030, nous soutenons pleinement la vision d’iCount et estimons que les données sont bien plus que des chiffres et qu’elles constituent de puissants outils de transformation sociale. La coalition s’efforce de mettre en place un cadre ambitieux pour les données mondiales sur le développement pour l’après 2030 afin de mesurer les éléments qui comptent vraiment pour la réalisation inclusive du droit au développement pour toutes et tous.

Le pouvoir du leadership féminin dans les espaces décisionnels internationaux
Pour marquer le coup d’envoi de la CSW69, nous avons rejoint la campagne Gqual lors de l’événement intitulé « The Tipping Point: Why Women’s Leadership in International Decision-Making Spaces Can’t Wait », afin d’évoquer le pouvoir du leadership féminin dans les espaces décisionnels internationaux. La discussion a mis en lumière l’urgence de la situation : trente ans après la déclaration de Beijing, la parité dans les instances de gouvernance mondiale reste cruciale, mais elle ne cesse d’être mise à mal. Notre directrice exécutive Alison Holder a présenté des données qui ont alimenté la discussion, en soulignant que « les données peuvent donner de la visibilité à un problème, intensifier la pression et renforcer les revendications des militants et militantes ». Les riches échanges ont mis en avant le fait que le changement institutionnel se produit lorsque trois conditions sont réunies : des cadres juridiques, un plaidoyer guidé par des données probantes et des coalitions variées. Les participants et participantes à la discussion ont cité des statistiques éloquentes (et en indiquant notamment que 21 organisations internationales sur 54 n’avaient jamais été dirigées par une femme) sans pour autant oublier de célébrer les progrès obtenus, comme la réduction de l’écart entre les hommes et les femmes dans les instances judiciaires internationales.

Lancement exclusif d’une étude à venir
Nous avons également eu le plaisir d’annoncer notre prochaine étude : « Redéfinir le risque : que se passe-t-il lorsque les financements des mouvements féministes sont coupés et que l’espace civil qui leur est réservé est réduit ou fermé ? », que nous lancerons lors de l’événement Financing for Feminist Futures plus tard cette année. Cette recherche analyse la tendance préoccupante au définancement des organisations œuvrant en faveur des droits des femmes, conjuguée au rétrécissement de l’espace civique, ce qui menace d’inverser des décennies de progrès accomplis dans le domaine de l’égalité de genre.

Passer des chiffres aux récits : le pouvoir du storytelling à base de données
Notre responsable des données, Albert Motivans, est intervenu lors de plusieurs événements consacrés au pouvoir des données, notamment lors d’une session particulièrement passionnante sur le passage des chiffres aux récits. Cet atelier pratique, organisé par PARIS21, ONU Femmes, la Banque mondiale et Equal Measures 2030, s’est intéressé aux différentes possibilités dont disposent les militant·e·s et les parties prenantes pour perfectionner leurs compétences en matière de visualisation et de présentation des données. Et, plus important encore, pour rédiger des messages qui attirent l’attention et aident à créer un récit ou une histoire convaincants.
Chez Equal Measures 2030, nous avons bien conscience de l’importance de ce travail et pour ce faire, nous œuvrons aux côtés de partenaires locaux afin de traduire de simples lignes de données en messages de plaidoyer convaincants en nous posant des questions essentielles : que nous racontent ces données ? Peuvent-elles nous dire quelque chose sur ces voix qui ne sont pas entendues ? Comment donner plus d’écho à ces données probantes ? La séance est venue renforcer notre conviction profonde que lorsque les femmes et les filles peuvent se retrouver dans les données – et utiliser des données et des preuves dans leurs témoignages personnels – la politique devient plus inclusive et plus réactive.
Albert Motivans est également intervenu lors d’un événement qui a souligné le pouvoir de la collaboration et de l’action transversale dans le domaine des données, de la politique et des résultats dans le domaine du genre. Cet événement était organisé par le BRDH du PNUD et incluait Equal Measures 2030, le groupe Les Femmes, l’entreprise et le droit de la Banque mondiale et le Centre d’analyse des politiques mondiales de l’UCLA. Il a rassemblé les Nations unies, des universitaires et des organisations de la société civile pour montrer qu’en exploitant les données et les outils liés au genre, il est possible d’enrichir le discours sur la persistance des inégalités de genre et sur les solutions possibles basées sur différentes sources de données. La séance a mis en avant les complémentarités entre l’information sur le changement politique, les données sur les normes sociales et les résultats liés aux ODD dans le domaine de l’égalité de genre et a envoyé un message fort aux bailleurs de fonds afin qu’ils encouragent le travail multisectoriel sur le genre et les mesures, en insistant sur le fait que la création d’une culture du partage et de l’apprentissage des données et de leur utilisation aura des effets multiplicateurs.

Le pouvoir des mouvements féministes depuis la Déclaration de Beijing
Le 19 mars, notre directrice exécutive adjointe Julisa Tambunan a participé à un événement éclairant avec WOMANKIND, POLYCOM GIRLS et FEMNET au cours duquel la discussion a porté sur les mouvements féministes et la vision de la déclaration de Beijing avec 30 années de recul. Lors de cette séance, qui a également été l’occasion d’évoquer le lancement d’un nouveau rapport sur les mouvements féministes, Julisa a souligné l’interdépendance entre les problématiques mondiales émergentes et l’égalité de genre. « Lorsque nous parlons de problématiques mondiales émergentes (comme le changement climatique, la santé mondiale, les bouleversements technologiques et les conflits géopolitiques), il faut avant tout être clair : ces problématiques ne sont pas isolées. Elles sont étroitement liées et indissociables du genre », a-t-elle constaté. Notre Indice du Genre dans les ODD analyse ces crises de manière approfondie, révélant qu’elles exacerbent de façon complexe les inégalités de genre, et se conclut sur un constat préoccupant : pas un seul pays n’est en bonne voie d’atteindre l’égalité de genre d’ici à 2030, et ces crises interconnectées ne font que compromettre les fragiles progrès accomplis à ce jour.

Renforcer les initiatives politiques tenant compte de la problématique du genre grâce aux données
Pour clore la CSW69, Julisa a également participé à une conversation dynamique avec International Budget Partnership, CIVICUS, Himpunan Wanita Disabilitas Indonesia, et la Fédération Sénégalaise des Habitants afin d’explorer la responsabilité féministe dans la gouvernance et les finances publiques. Elle a apporté des perspectives éclairantes sur la manière dont le plaidoyer guidé par les données peut renforcer les initiatives politiques tenant compte du genre, en soulignant que « les données sont une force, surtout lorsqu’elles sont entre les mains de militants et militantes féministes ». S’appuyant sur la récente étude « Walking the Talk » d’Equal Measures 2030, Julisa a présenté des stratégies destinées à combler le fossé qui sépare les données probantes disponibles au niveau local et le processus décisionnel, en citant entre autres le soutien aux organisations féministes locales, le renforcement de capacités pour transformer les données en plaidoyer, la valorisation des données générées au niveau communautaire, la réforme des pratiques de donation qui entravent l’engagement, la protection de l’espace civique et l’accès au pouvoir. Pour combler le fossé qui sépare la réalité du terrain et les politiques nationales ou mondiales, il faut un transfert de pouvoir. Or, cela implique de financer les organisations locales, en valorisant toutes les formes de données, et de faire en sorte que les personnes qui vivent ces réalités siègent à chaque fois à la table des négociations. « Lorsque les militants et les militantes au niveau local sont considéré·e·s comme des détenteurs et détentrices de savoir fiables, et que leurs preuves sont prises au sérieux, nous progressons vers des politiques qui traduisent la réalité des personnes qu’elles sont censées servir et nous préservons les progrès que nous avons si durement acquis. »
Résister et faire front ensemble face aux pressions
Ces débats revêtent une importance cruciale pour définir des stratégies et mettre en place des collaborations à une époque où les mouvements féministes doivent se serrer les coudes pour faire front face aux pressions. Bien que Beijing+30 se soit conclu sur une déclaration, les négociations ont été marquées par de vives résistances concernant le langage de l’égalité de genre et le texte adopté a réduit le champ d’action, renonçant à « femmes et filles dans toute leur diversité » pour se limiter à « toutes les femmes et filles ». De même, toutes les références à la santé et aux droits sexuels et reproductifs ont été supprimées. La présence de groupes anti-droits était palpable, et les pressions étaient réelles, dans la salle même.
Malgré ces obstacles, nous avons quitté la CSW69 galvanisé·e·s par la résilience et la détermination dont font preuve les mouvements féministes du monde entier. Les salles combles, les discussions engagées et les collaborations fructueuses nous ont rappelé que nous n’étions pas seul·e·s pour mener ce combat. C’est avec un immense plaisir que nous avons pu nous réunir et discuter avec les membres de notre coalition (Women Deliver, ARROW, Data2X, CLADEM, FEMNET, Ruta Pacifica) qui nous ont rappelé cette vérité : même si nous travaillons dans des lieux différents, dans des régions différentes et sur des problématiques différentes, notre engagement commun à faire progresser le plaidoyer guidé par les données continue de nous lier et il est indispensable de faire front ensemble pour surmonter les résistances de plus en plus grandes.
